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À Saint-Gilles, la Société Immobilière de Service Public Foyer du Sud a souhaité ouvrir un local pour ses locataires et les habitants du quartier. L’objectif : créer un lieu où les habitants se retrouvent, sont consultés sur la programmation et participent à la cogestion. Un dispositif participatif solide a été déployé. À travers des ateliers, des rencontres et des enquêtes, les habitants ont été impliqués dans les questions concernant l’avenir de ce local. Des idées ont émergé, des besoins ont été exprimés et des dynamiques se sont installées, mais l’ambition de cogestion ne s’est pas pleinement concrétisée à ce jour
Au fil du processus, un constat familier s’est imposé. Les habitants souhaitaient utiliser le local, participer à des activités, se rencontrer. Mais lorsqu’il s’est agi de devoir prendre des responsabilités — organiser, gérer, structurer — des difficultés concrètes ont fait que l’engagement n’était plus nécessairement au rendez-vous. Comme l’a résumé la coordinatrice du projet :
« les habitants voulaient des activités mais sans devoir les porter eux-mêmes ».
Le projet met en lumière une différence fondamentale entre consultation et cogestion. Là où la première repose sur l’implication en réaction et de plus courte durée, la seconde exige aussi une mise en responsabilité et une forme d’appropriation. Il ne s’agit plus seulement de réagir à des propositions et de participer ponctuellement, mais de s’engager dans la durée pour faire vivre le lieu, sans forcément attendre un cadre de la part de l’autorité publique. Et cette forme d’appropriation n’a rien d’automatique.
Pourtant, le processus participatif était bien construit. Des méthodes diverses et inclusives ont été utilisées, plusieurs portes d’entrée ont été proposées et une attention particulière a été portée à la confiance et à l’accessibilité.
Mais même un processus solide atteint ses limites :
Le cadre de financement a également joué un rôle : il se concentrait sur la participation et la programmation mais pas sur le soutien structurel à la gestion. C’est un problème récurrent.
On attend des habitants qu’ils assument des tâches proches d’un travail professionnel — organiser, planifier, communiquer, gérer — sans leur donner les moyens ou le soutien nécessaires.
Aux Pays-Bas, la plateforme de connaissance appelée “Collectieve Kracht” vise justement à soutenir des acteurs publics et des collectifs citoyens dans la mise en œuvre des projets co-gérés: lieux de quartier, coopératives d’énergie, équipements collectifs . Les difficultés potentielles sont a priori similaires. Mais toute la différence réside dans les conditions mises en place.
Un exemple concret : dans un projet de quartier, les habitants gèrent ensemble un lieu de rencontre. Non pas parce qu’ils le font « en plus », mais parce que :
Autrement dit, les habitants ne sont pas laissés seuls. La cogestion est organisée, soutenue et facilitée, et des conditions facilitantes matérielles et temporelles sont proposées. De telles conditions ne signifient pas automatiquement une appropriation réalisée, mais elles la rendent sa concrétisation davantage possible.
Derrière ce constat se cache une tension structurelle dans la manière dont les projets sont financés. Une tension que les acteurs du secteur associatif connaissent bien tant ils la vivent au quotidien et en témoignent régulièrement. Les subsides se concentrent sur des processus participatifs, des processus temporaires et des résultats visibles à court terme, comme des ateliers ou des rapports. C’est logique : cela se mesure facilement et s’inscrit dans une logique de projet.
Mais la cogestion s’inscrit dans une autre temporalité. Elle nécessite du temps, une construction progressive des relations, un accompagnement adapté et souvent des moyens pour des rôles structurels. Ce ne sont pas des résultats immédiats, mais des processus à long terme.
Aujourd’hui, on demande souvent à la fois de la participation et de la cogestion, mais on finance surtout des processus participatifs temporaires et balisés. Que la cogestion n’émerge pas dans ces conditions n’est pas un problème d’exécution mais une erreur de conception dans la manière dont les projets sont pensés et financés.
Si l’on veut réellement soutenir la cogestion, il faut changer de logique : prévoir des financements au-delà de la phase de projet, soutenir des modèles hybrides (engagement bénévole et rémunéré), accompagner les rôles moteurs et adopter des attentes réalistes.
Sans cela, on continuera à investir dans la participation… sans jamais atteindre l’étape où tout commence réellement.
L’expérience du Foyer du Sud montre deux choses à la fois. D’une part, la valeur des processus participatifs : ils rassemblent, font émerger des besoins et mettent un lieu en mouvement. D’autre part, la cogestion obéit à une autre logique. Elle n’est pas une suite automatique de la participation, mais dépend de conditions bien précises : du temps, de la continuité, de l’accompagnement, des rôles clairs, des attentes réalistes et, oui, des moyens.
La cogestion n’est pas une alternative “à bas coût” à un fonctionnement professionnel. C’est une autre manière de faire, qui demande au moins autant d’investissement.
On peut organiser la participation. Mais l’appropriation, elle, doit se construire.
Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action
Tine De Moor, The Dilemma of the Commoners